La onzième plaie

Publié le par Bibliofractale

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Aujourd’hui, mes p’tits loups, la tâche ne va pas être aisée. Imaginez un peu : vous venez de terminez un livre, vous êtes en train de penser «  Bon sang de bois ! Hostie de tabernacle à roulettes ! C’est trop bien, j’y retourne ! ».

Vous avez également envie d’en parler à tout le monde, mais comment faire ? Se contenter de « Trop bien ! » est certes un bon début, mais c’est maigre, et prouve votre manque de vocabulaire. Commencer à raconter en long, en large et en travers, ce n’est pas conseillé non plus.

Donc, je vais essayer de rester entre les deux, entre le « Faut le lire ! » et le discours en trente pages.

 

La Onzième plaie

Aurélien Molas

Albin Michel ; 412 pages ; 20 euros

 

Juste un peu, juste un peu… Méthode Coué : je peux le faire, je peux le faire :

Paris. Et ailleurs en France. La révolte gronde. Les émeutes sont partout. Ambiance hostile et violente. Même le climat s’y met. Le capitaine Alain Broissard est envoyé au Havre car on vient de trouver des DVD dans un cargo. Des DVD de haute qualité, pas de la camelote bricolée dans une arrière-cuisine. Du travail de pro, des images de pornographie enfantine, choquantes, violentes.

La pédopornographie, c’est la spécialité de Broissard, ainsi que de son supérieur, le commissaire Maxime Kolbe, et de son collègue le lieutenant Léopold Apolline. Tous les trois sont les seuls membres d’une unité spéciale chargée de traiter ce genre de causes perdues d’avance. Unité est en cours de démantèlement, Kolbe ayant des méthodes décriées par ses supérieurs, et devant passer en jugement suite à une affaire qui a mal tourné.

Accident à la RATP. Deux jeunes filles passent sous les roues d’une rame de métro. Les lieutenants Blandine Pothin et Paul Garcia, de la brigade criminelle (36 quai des orfèvres) sont envoyés sur les lieux. Déjà sur place et témoin, leur supérieur, le commissaire Jean-François Rilk. Pour lui c’est un suicide, il n’y a aucun doute.

Mais Blandine remarque quelques détails qui contredisent l’affirmation de son chef. Malgré les mises en garde, elle va mener l’enquête.

Tandis que Kolbe rend des comptes à la justice, que Broissard va de découvertes en découvertes, toutes plus effrayantes les unes que les autres, que l’enquête de Blandine ressemble de plus en plus à un sordide patchwork dont il faut recoudre les morceaux, Léo s’aperçoit peu à peu qu’il va devoir remettre en cause tout ce qu’il considérait comme acquis.

Loyauté, vérité, justice ? Est-ce que ces mots ont encore un sens ?

Les deux affaires, apparemment sans aucun lien, vont s’avérer être une seule dangereuse et mortelle toile d’araignée.

 

Trop bien ? Trop cool ? Super top méga de la balle ? Oui, mais encore !!!

Laissons de côté ces onomatopées, ce livre mérite bien mieux que ça.

Je peux le prendre et vous le mettre de force dans les mains en disant : « impensable de passer à côté ».

Ce n’est pas suffisant.

Première chose qui saute aux yeux : c’est noir, très noir. C’est cynique, très cynique. Dès le départ, dès les premiers mots, s’installe une petite musique insistante, grinçante, avec des vibrations de basse qui prennent aux tripes et ne vous lâchent plus. C’est un regard sur un monde en plein chaos, en perte de repères, où les rares valeurs qui restent partent à vau l’eau.

La violence est partout. Dans la rue. Dans les campagnes. Les hommes sont pris dans une sorte de tempête dont l’intensité va croissante.

A quoi se raccrocher quand les certitudes vacillent ?

Deuxième chose : Quel style !! Quelle maîtrise ! Il y a des arêtes coupantes partout, l’univers décrit est froid, inhumain, pollué, dégradé. Eclairs de lumière qui donnent la migraine. Lacrymogènes qui font pleurer.

Alors, vous pourriez être tenté de penser : «  oui, mais bon, la pédopornographie, c’est quand même hard ! ». Je vous l’accorde bien volontiers. Pourtant, tout est dans l’ambiance poisseuse, la tension palpable, l’angoisse qui va crescendo.

C’est ce qui se passe autour des personnages qui vous prend dans un étau et ne va plus vous laisser une seconde de répit. Les chapitres sont courts, mais denses. Le rythme s’accélère, et votre pouls aussi. C’est une plongée en apnée dans de sordides entrailles, dans le ventre de la terre, dans les tunnels, dans l’inhumanité.

Prenez le temps de lire chaque mot, chaque phrase. Chaque détail compte.

Troisième élément et non des moindres : les personnages. Voici un récit construit comme une partition, comme un chant choral. Les mélodies s’entrecroisent, il y a des contrepoints mais pas d’harmonie, le chant qui s’en dégage est âpre et poignant. Nous découvrons les personnages au point très précis où tout va basculer. Ils sont dévorés par leur passé, hantés par leurs obsessions.

Une tranche de vie comme un chant du cygne, ou comme un requiem….

Je répète et maintiens : ce livre est remarquable de maîtrise, d’une noirceur sans concession, il fait partie de ceux qui marquent.

Parce que voilà : vous assistez devant vos yeux à l’éclosion brutale, évidente, percutante, d’un nouveau venu talentueux sur la scène du thriller.

Aurélien Molas.

Retenez bien ce nom.

Aurélien Molas, 24 ans !!!

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Papy Dulaut 14/02/2010 03:01


Belle critique, petite louve, je ne manquerai pas, à l'occasion de lire cette onzième plaie (une petite interrogation néanmoins sur les dix précédentes?)
Amicalement


Bibliofractale 21/02/2010 01:38


Merci pour le commentaire sympathique! Le tout, maintenant, est de ne pas attendre "l'occasion", mais de lire, tout court ! :-)
Après les dix plaies d'Egypte, je voyais dans ce titre de "la onzième plaie" comme une dénonciation des dégats collatéraux, et l'auteur m'a fort gentiment répondu : "c'est une interprétation très
juste. En réalité, ce titre évoquait pour moi beaucoup de thèmes que je souhaitais aborder. C'est aussi un titre de travail qui m'a permis de m'approprier le texte durant la phase d'écriture."
Bien amicalement


Mandoline 09/02/2010 23:23


Oui, oui ! Il faut le lire et d'ailleurs je ne l'ai pas trouvé aussi noir qu'on le dit. Pas de violence gratuite, pas de voyeurisme, pas de délectation morbide. L'auteur ne s'attarde pas dans des
descriptions scabreuses. Tout juste évoque-t-il l'horreur de quelques mots indispensables, suffisants pour traduire l'indicible. Une maitrise et un style époustouflant pour un jeune homme de 24 ans
qui devrait nous offrir d'autres bonheurs de lecture.


Bibliofractale 10/02/2010 12:19


C'est vrai que pour un jeune auteur, c'est bluffant. Il avait été déjà repéré via des concours de nouvelles, ou en étant lauréat du prix du jeune écrivain en 2007..
Un auteur à suivre!


Anodine Gloomenstein 08/02/2010 18:16


Tokyo zodiac murderers?...Les critiques sont mitigées, mais il me fait de l'oeil depuis un moment.... ;-)) Et sinon, en noir noir noir mais pas récent récent...Edogawa Rampo...for ever (à noter que
ce pseudo est un hommage non dissimulé à ce cher Edgar Poe! ;-) A peine japonisé, comme la plupart des mots étrangers, d'ailleurs!!! ;-))
A bientôt!


Anodine Gloomenstein 08/02/2010 16:12


Bon, hélas, si c'est noir noir noir et sinistre, que la vie elle est tellement pas belle qu'autant se pendre tout de suite parce que tout le monde il est pas beau, je ne le lirai pas malgré ta
force de persuasion car en regardant les infos et la vie des bas-fonds rennais, j'ai mon quota de noirceur et de réalisme social, mais bon, quand même, je le dis je le crie fort:
"j'aimerais bien lire des chroniques aussi soignées et bien écrites dans la presse payante!!!!!" Aaaarggghhh vivent les bloggeuses non rémunérées!!!!"
ps: à quand un polar japonais dans tes colonnes? ;-))


Bibliofractale 08/02/2010 16:45


Alors, très chère Anodine, je suis désolée, mais il faudra le lire car même si c'est noir de chez noir et tout le reste, c'est magnifiquement écrit!
Et ça, c'est l'argument incontournable.
Non, pas la peine de discuter, je viendrai t'en faire la lecture chez toi devant une tasse de thé.
J'ai quelques polars japonais "en stock", dont le remarquable "Out" de Natsuo Kirino, mais si tu en trouves un plus récent, je prends.