Ne réveillez pas l'ours qui dort

Publié le par Christine

Il paraît que je ne propose que des gros livres? Que nenni! Enfin.. si, un peu...
Mais il faut savoir que lorsque je pose les livres sur la table, c'est la ruée infernale, qui pour prendre "le dernier Adam", qui "le dernier Nothomb". Je laisse alors tout le monde s'empoigner, puis se calmer, puis se rassoir, livre bien serré contre la poitrine de peur qu'on ne vienne le reprendre de force. Et il reste bien souvent les livres les plus gros, les plus impressionnants.. ou pire encore... il reste bien souvent "les polars"... Alors je jubile et je n'ai plus qu'à me dévouer pour prendre ce qui a surnagé, ce qui a survécu dans ces batailles épiques.
Ce sont pourtant des livres tous choisis avec autant d'amour et de curiosité, mais c'est là que je me rends compte de l'importance que peuvent prendre une belle photographie, une quatrième de couv' alléchante, un titre vendeur. Et que si les bibliothécaires veulent bien proposer des romans policiers, il y a peu de volontaires quand il s'agit de les lire et de les analyser avant.
Alors, c'est vrai, je me régale aussi des restes, des gros pavés, des livres timides qui se cachent derrière un titre un peu pâle, des livres maquillés comme des filles de mauvaise vie qui cachent un cœur de guimauve, des livres bien propres sur eux ou des livres poisseux d'hémoglobine...
Je les prends tous, avec plaisir et sans à-priori.
Et il m'arrive parfois de retrouver tout seul transi de froid sur la table un livre malheureux comme un cadeau dont on n'aurait pas voulu. Alors je lui tends les bras pour le consoler.
C'est d'un de ces livres dont je vais vous parler.

Ne réveillez pas l'ours qui dort
Frode GRYTTEN
Denoël
285 pages, 20 euros

Résumé :
Odda, petite ville norvégienne, a connu des jours meilleurs. Autrefois petit paradis de nature sauvage et d’eaux pures, elle est devenue une cité industrielle en plein essor. Puis la récession économique a frappé, la nature est polluée et la misère sociale englue les habitants. Robert, journaliste, a lui aussi connu des jours meilleurs. Peu d’articles à écrire, une liaison qui s’effrite avec Irène dont il est éperdument amoureux ... mais qui a préféré épouser son frère. Robert déborde d’un trop plein d’amour qu’il reporte sur un petit garçon émigré, tout aussi seul que lui. La découverte du corps de Guttorm Pedersen va réveiller la petite communauté endormie. Accident, meurtre ? Pedersen fréquentait les milieux d’extrême droite et la vindicte locale va s’acharner sur les serbes d’un foyer de réfugiés.
Racisme et haine « ordinaires », deux notions totalement étrangères à Robert. Dédaignant la meute des journalistes qui s’emparent de la rumeur, n’ayant rien à faire des apparences et du qu’en dira-t-on, il va mener sa propre enquête.

Ce que ce livre m'inspire :
Nous avons ici un roman policier sur un thème tout à fait classique : un meurtre, un journaliste, une enquête. Mais ce qui fait la grande différence, c’est le style.Et quel style! C’est net, précis, ciselé, sans fioriture.
Épuré à ce point, cela devient de l'art. Les mots deviennent des scalpels taillant à vif dans la gangrène. Avec une économie de moyen d’une justesse redoutable, il y a une grand puissance d’évocation et l’auteur parvient à susciter toute une palette d’émotions : tendresse, spleen, regard désabusé sur la déliquescence ambiante, amour, haine ou désenchantement.
Robert est un anti-héros tout à fait attachant, un amoureux fou dont la passion ne veut pas mourir sans soubresaut de révolte, un homme souvent maladroit et impulsif mais dont le regard lucide n’est jamais dénué d’un humour distant. L’auteur brosse un portrait mordant et sans concession d’une petite ville ordinaire qui possède comme toute localité du monde « son pourcentage de crétins » (p.103).
Les dialogues sont laconiques, les phrases sont courtes.
C’est un livre vraiment réussi, avec des moments poignants, des moments de cynisme jubilatoire, des moments de lyrisme pour évoquer les paysages, en opposition radicale avec le dépeçage clinique des bassesses humaines.
Un livre à découvrir et, à mon avis, pouvant même séduire les lecteurs allergiques aux romans policiers grâce à un style surprenant et d’une grande maîtrise.
N'en déplaise à ceux qui osent dire que les romans policiers ne sont pas de la littérature, ce livre existe pour leur clouer le bec une bonne fois pour toutes.

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