les Visages

Publié le par Christine

Voilà un roman élu « meilleur thriller de l’année » par le très prestigieux New York Times. Encensé par Harlan Coben, ce qui n’est pas rien. Ecrit par un « fils de ». Car voici Jesse, fils de Jonathan Kellerman (papa également du fameux personnage Alex Delaware) et de Faye Kellerman dont la plume n’est pas mauvaise non plus. Nom de Zeus ! Tout ça est bien trop beau pour être honnête ! Quand on m’amène sur un plateau quelque chose qui clignote de partout, en me disant de l’accepter les yeux fermés, je n’ai qu’une envie : sortir ma pince à crustacés et tout dépiauter pour décider toute seule, non mais ! Voici ce qui reste sur le plateau de fruits de mer après dissection.

 

 

Les Visages

Jesse KELLERMAN

Sonatine ; 471 pages ; 22 euros

 

Nous sommes en plein cœur du New York branché, de sa vie trépidante et de son monde d’apparences. Ethan Muller est le narrateur.

Jeune Yuppie dans la trentaine, dernier rejeton d’une dynastie richissime, il possède une galerie d’art contemporain et évolue dans ce milieu avec un cynisme certain. C’est lui qui fait la pluie et le beau temps, qui décide qui est « in », qui est « out », bref c’est lui le big grand chef incontesté. Ethan refusant toute relation avec son père, c’est le bras droit de ce dernier qui le contacte. Dans une cité de tours un peu délabrées, jadis un des fleurons du patrimoine immobilier familial, un appartement est à l’abandon et à l’intérieur…Il faut venir voir, de suite.

Ethan découvre ainsi des milliers et des milliers de dessins, perturbants, saisissants, époustouflants. De l’art « brut », du génie à l’état pur. Du génie qui pourrait couvrir presque un hectare de murs! Une fortune potentielle…Le locataire ? Bah, il a disparu… tant pis pour lui. Et puis ce Victor Crack avait l’air tout à fait insignifiant.

Ethan laisse filtrer les informations pour susciter l’intérêt et faire monter les cotes, organise une exposition, crée la sensation. Jusqu’au jour où McGrath, un policier à la retraite, veut le rencontrer. Sur les dessins, il y a 5 visages d’enfants.

Pas n’importe quels enfants.

Assassinés il y a plus de 40 ans, et leur meurtrier n’a jamais été interpellé.

Ces visages hantent McGrath qui aimerait bien, avant de mourir, que justice soit enfin rendue. Ethan va sympathiser avec le vieil homme, faire connaissance avec sa fille Samantha, qui est procureur et guère motivée pour s’intéresser à une affaire ancienne. Malgré tout il va commencer à chercher indices, traces, quelque chose, n’importe quoi,  pour savoir de qu’est devenu Victor Crack et surtout s’il est le meurtrier. Après le décès de McGrath Ethan poursuit sa quête, s’y investit totalement. Au détriment de sa galerie, de ses amis, de sa partenaire-concurrente-amie-ennemie-amante Marylin.

Que trouvera-t-il au bout du chemin ?

 

Non, non, ne dites rien… je sais que vous brûlez d’envie de me signaler que ce n’est ni vraiment résumé, ni un résumé qui met à plat tout ce qu’il y a à savoir.

Mais qu’est-ce que vous croyez ? Je sais parfaitement ce que je fais !

Tout ceci a été longuement mûri (au moins quatre minutes, alors….) et je ne vous dis que le strict nécessaire pour : premio camper le décor, élément indispensable de l’intrigue, deuzio situer au moins un minimum le personnage d’Ethan, à la fois pilier central de l’intrigue et dernier maillon d’une dynastie, deux éléments importants à connaître, troisio ne vous parler que de la partie « thriller » du livre.

Car oui, ce livre est un thriller. Enfin.. C’est ce que disent les journaux, mais je ne partage pas tout à fait cet avis. Avec un peu de recul la partie thriller n’est qu’un élément de cette vaste fresque, tout comme les dessins de visages d’enfants ne sont qu’un fragment de la clé qui ouvrira la porte sur la vérité.

Ethan, personnage que l’on pourrait considérer de loin comme fat, blasé, égoïste, voire un tantinet et même beaucoup très énervant, nous raconte son histoire.

Et ce qui surprend d’emblée, ce qui m’a happée dès le début, ce qui m’a littéralement fascinée, c’est cette incroyable fluidité de narration, cette proximité créée de suite avec le lecteur, cette facilité surprenante à dérouler le fil du récit.

Alors les plus tatillons pourront protester que oui, il y a par-ci par-là deux ou trois minuscules longueurs de rien du tout. Et alors ? On s’en fiche ! Cela se lit comme on boirait du petit lait. Pour ceux qui aiment le petit lait, bien sûr. Sinon, remplacez « petit lait » par votre boisson préférée et cessez de râler je vous prie.

Ethan va révéler peu à peu son parcours, le monde d’où il vient, le monde où il vit. Issu d’un clan familial sur lequel pèsent le poids des traditions, du qu’en dira-t-on, des carcans, des secrets bien cachés derrière les murs en pierre de taille et les volets soigneusement refermés.

Car entre les chapitres dans lesquels Ethan prend la parole s’intercalent des chapitres sur l’histoire de la famille Muller. La genèse de la dynastie. La fabuleuse ascension sociale d’un très modeste immigrant juif allemand de 18 ans débarquant au milieu du 19ème siècle dans un pays où tout était possible. Et les contraintes qui en découlent pour maintenir son rang et maintenir les apparences.

Ce roman est construit par petites touches successives, dévoilant le tableau final et le fin mot de l’histoire. Car vous vous doutez bien, maintenant que je fais tout pour éduquer votre sens de l’observation, qu’il ne faut pas se fier aux apparences. La violence encore une fois n’est pas uniquement à l’endroit le plus évident. Les personnages ne sont jamais vraiment ce que l’on imagine.

Tôt ou tard le passé nous rattrape, et il n’y a pas beaucoup de choix possibles….

Il n’y a jamais qu’une solution, une seule, pour trouver l’apaisement.

Je n’en dis pas plus, je ne veux pas transformer ce texte en prêchiprêcha pseudopsychologique parlant d’amour, de pardon, d’acceptation de l’Autre, de tous les Autres, de l’art de la fuite ou de l’art de faire face, de violence ouverte ou larvée, de la notion pas du tout évidente du bien et du mal.

Jesse Kellerman, mon petit, pour un premier roman c’est drôlement bien. Je repose ma pince à crustacés et j’applaudis des deux mains.

Papa et maman Kellerman peuvent être fiers, la relève est assurée.

 

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