les Coeurs déchiquetés

Publié le par Christine

coeursdechiquetes

Grand prix de Littérature policière 2009, ce livre fait partie de la sélection pour le prix des lecteurs Quais du Polar 2010. Il était impensable de ne pas le lire, encore moins de ne pas en parler.

Approchez un peu, vous… oui vous là-bas, vous qui ne jurez que par la littérature policière anglo-saxonne. Allez, un peu plus près. Encore.

Mais encore un peu, voyons ! Je ne mords pas !

Voilà, j’ôte les œillères.

Ce n’est pas mieux comme ça ?

 

Les Cœurs déchiquetés

Hervé LE CORRE

Rivages (thriller) ; 380 pages, 20 euros

 

Jouer à cache-cache ou pas

Le jeune Victor, 13 ans, rentre chez lui pour découvrir sa mère assassinée. Sous le choc, il tente de se suicider et sera sauvé in extremis. Maintenant qu’il n’a plus de famille, il est d’abord placé dans un foyer pour enfants, puis dans une famille d’accueil. Lui qui avait une relation fusionnelle avec sa maman, il se replie sur lui-même, suscite violence ou curiosité.  

Pourtant, peu à peu, Marilou, la fille de la maison et Julien, un enfant placé dans cette famille, vont réussir à apprivoiser Victor. Ce ne sera pas de trop pour goûter à un peu de douceur de vivre et d’insouciance pendant cet été au bord de la Garonne, avant que le cauchemar ne resurgisse au détour du chemin.

Pour mener l’enquête sur le meurtre de Nadia, la maman de Victor, il y a le commandant Pierre Vilar. D’autant plus touché et impliqué que quelques années auparavant, Pablo, son propre fils, a disparu. On a perdu sa trace à la sortie de l’école. Pierre tente de survivre à cette perte, mais ne s’y résigne pas. Il compte sur l’aide de Morvan, un ancien gendarme, qui consacre sa retraite à essayer de traquer les réseaux pédophiles. Morvan pense avoir trouvé une piste, mais il est enlevé puis torturé à mort. Le coupable nargue Vilar, lui téléphone, le suit de près, se permet même d’intervenir sur les lieux d’enquête.

Plus Vilar semble se rapprocher de la vérité au sujet de la mort de Nadia, plus il subit de pressions, de menaces, voire d’agressions.

Jusqu’où son parcours va-t-il le mener ?

 

Quand on retire le bandeau

Deux histoires en alternance, chapitre après chapitre, deux vies différentes en apparence, mais deux êtres marqués par une perte douloureuse.

Il y a tout d’abord Vilar, le commandant vivant en permanence avec le fantôme de son enfant disparu, sa présence obsédante, l’espoir insensé de savoir enfin ce que son enfant est devenu.

Il y a Victor, jeune garçon de 13 ans, qui se retrouve totalement seul du jour au lendemain. Pour unique lien avec le passé, l’urne contenant les cendres de sa mère, qu’il défend comme un précieux trésor.

Tous les deux parlent aux absents, essayant de se persuader que le vide peut être comblé.

Le style pourrait faire penser aux débuts à une simple description de ce que vivent les personnages, mais il n’en est rien. Plus le récit avance, plus on entre dans ce que ces personnages ont d’intime et de désespéré.

Avec une opposition parfois violente entre la noirceur de ce que la vie leur réserve, de ce que les autres leur réservent, et la douceur des paysages, la chaleur enveloppante de l’été, l’ombre protectrice de la nuit.

Illusion d’une possible douceur de vivre loin des hommes ?

La nature comme ultime refuge ?

Parce que l’élément humain est ici décrit dans sa sombre cruauté, dans son absurde quête de pouvoir, dans ce qu’il a de plus mesquin ou de plus vil.

Parfois tout finit en pièce, tout est lacéré, broyé, déchiqueté.

Malheur aux plus faibles qui sont balayés sans pitié.

Il y a la violence et la précarité subies par les femmes, qui se battent comme elles peuvent, avec leurs armes dérisoires, qui se battent comme des diablesses brisées pour leurs enfants à défaut de penser que se battre pour elles en vaut la peine. Elles en ont trop vu, elles en ont trop bavé.

Il y a la violence faite aux enfants. Ces éléments fragiles, malléables, avec leur univers qu’on piétine sans considération, leur monde inaccessible aux adultes qu’on balaie d’un revers de main.

Et puis il y a l’eau.

L’eau, les éléments liquides, sont omniprésents. On boit, on sue, on crache, on vomit, on saigne, on se douche… l’eau qui lave, les liquides qu’on ingurgite ou évacue comme pour se vider physiquement d’un insurmontable mal de vivre.

L’eau qui berce et apaise, l’eau élément de baptême ou d’oubli… l’eau qui engloutit et qui efface les traces…

Il y a une construction implacable, une montée inexorable de la tension qui devient palpable, une écriture très humaine, magnifique et maîtrisée.

Un très beau et poignant roman à lire d’urgence.

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