Là où les tigres sont chez eux

Publié le par Christine

Accrochez-vous et prenez-rendez-vous avec votre ophtalmo préféré !

Pourquoi donc? Parce que ce livre a une typo comment dire... un peu serrée?
Et alors?
Vous n'êtes quand même pas du genre à reculer devant l'obstacle.... Allez, courage :







Là où les tigres sont chez eux
Jean-Marie Blas de Roblès
Zulma  (une maison d'édition qui n'a rien que des bonnes choses à son catalogue. Et qui édite Marcus Malte, c'est dire qu'elle a vraiment très bon goût)
774 pages : noooon? Si. Mais le livre est relativement léger, rassurez-vous. Et on l'a bien en main, sans crampes ni rien du tout.
24,50 euros : pas cher vu le nombre de pages, et pour avoir le prix Medicis 2008 à la maison

Résumé à ma façon parce que ne respectant aucune règle de l'art du résumé.
Mais c'est moi qui parle, alors je dis ce que je veux!

Eléazard von Wogau est correspondant de presse au Brésil. Il vit dans une petite ville dévorée peu à peu par la jungle environnante et dont la beauté n’a d’égale que la décrépitude. On peut dire sans se tromper qu’il est dans un cul de sac, tant géographique que professionnel ou personnel. Pour redonner un sens à sa vie depuis que sa femme Elaine a demandé le divorce, il décide de travailler sur la vie de l’allemand Athanase Kircher, jésuite scientifique, brillant touche-à-tout du 17ème siècle.
Elaine, quant à elle, part en pleine jungle avec une expédition archéologique afin de trouver un précieux fossile.
Leur fille, Moëma, vaguement étudiante et totalement paumée, préfère les émotions fortes grâce à la drogue. N’oublions pas Nelson, orphelin et handicapé, vivant dans un bidonville, et qui ne vit que pour venger la mort de son père due au Colonel Moreira, un riche propriétaire sans morale.
Ces personnages sont tous en quête de quelque chose, ils ont tous un but. Athanase Kircher voulait répertorier toutes les connaissances scientifiques de son époque, faire l’encyclopédie « ultime ». Avec des choses aussi importantes que déchiffrer les hiéroglyphes ou connaître le nombre de grains de sable que peut contenir la terre. Ce qu’avec le recul on pourrait appeler : de l’art de s’intéresser à tout, mais sans ordre ni méthode ! Car que d’erreurs, d’approximations, de jugements intempestifs remplis de bonnes intentions, mais sur des bases peu fiables. Que d’inventions, parfois farfelues, parfois très en avance sur son temps (allant de l’ancêtre du cinéma à la machine à peser les âmes, par exemple). Une vie à l’image de celle des personnages du roman, dont les destins apparemment sans lien vont se croiser, se mêler.
Il faut parler ici du personnage énigmatique particulièrement bien trouvé (malgré les critiques que j’ai pu en lire, mais le lecteur n’a pas dû en saisir toute la portée) de Loredana.Cette jeune femme pleine de mystères, à la vie pleine d’ombres, est un peu « la mouche du coche » de Eleazard. Elle le force à se poser les bonnes questions, elle pourrait être ce qu’on appelle en langage mathématique : sa logique floue (comment prendre en compte pour une vision précise des éléments distincts définis de manière imprécise).
Des vies différentes, des buts différents, des époques différentes.
Mais à y bien regarder, tout pourrait se résumer de la même façon en quelques mots : tout n’est qu’éternel recommencement. Les motifs d’une vie, quelle qu’elle soit, ne sont que variations autour d’une trame universelle

Pourquoi ce livre est-il aussi bien qu'on le dit?
Grande fresque historique et humaine, ce roman nous fait découvrir de nombreux personnages, tous aussi fascinants les uns que les autres avec leurs obsessions, leurs passions, leurs doutes et leurs faiblesses. Tous les chapitres commencent par un chapitre de la biographie de Kircher. Et l’étude de sa vie incroyable, de cet esprit en perpétuelle ébullition, de cet érudit qui fit en son temps le point sur l’étendue des connaissances au risque de souvent se fourvoyer magistralement, répond point par point au destin des personnages.
Il y a du Kircher en chacun de nous. La vie et les quêtes d’Athanase Kircher ne sont pas si éloignées de celles de nos contemporains, se jouant des hasards ou coïncidences.
Tous nous essayons de trouver un sens et un but à notre vie, en fonction de nos connaissances et de notre vécu. En fonction de nos intuitions ou de nos rencontres. Avec le risque permanent de l’erreur de trop, mais vivre est à ce prix, n’est-ce pas ? L’immobilisme c’est la mort du corps, de l’âme, du cœur, de l’esprit.
Ce qui est fascinant est qu’au-delà des existences toutes plus différentes les unes des autres se dégage un schéma universel qui trouve un écho en chacun de nous.Le lecteur est happé par l’histoire, ou plutôt, les histoires, qui toutes entrent en résonnance. Elles résonnent avec démesure, à la hauteur de ce roman ambitieux, flamboyant, érudit, captivant et palpitant.
Pas une minute d’ennui, beaucoup d’humour (j’insiste sur ce point), beaucoup de réflexions sur la condition humaine.
"Ce ne sont pas les idées qui tuent : ce sont les hommes, certains hommes qui en manipulent d’autres au nom d’un idéal qu’ils trahissent avec conscience, et parfois même sans le savoir. Toutes les idées sont criminelles dès lors que l’on se persuade de leur vérité absolue et qu’on se mêle de les faire partager par tous.Il n’y a que la vérité qui tue ! Et la plus meurtrière est celle qui prétend à la rigueur du calcul. »

La vérité est complexe, elle est multiple. D’ailleurs, existe-t-elle ? Finalement, seul compte le chemin pris pour y accéder. C’est cela même qui fait l’intérêt d’une vie.
Et l’intérêt de ce livre.
Blas de Roblès se moque de nos certitudes, de toutes les certitudes. Et le démontre de façon magistrale dans un épilogue qui est le point d’orgue de ce roman.
La langue est riche, subtile, le style s’adapte aux personnages, passant avec aisance et maîtrise d’un littéraire du 17ème au désabusé d’une épouse alcoolique. Un roman, une fresque épique, relativement facile à lire malgré sa densité (intellectuelle et typographique !) et d’une grande richesse humaine et intellectuelle.
Oui, c’est un gros livre.
Et oui, c’est écrit tout petit.
Mais le bonheur, ça se mérite !

Publié dans roman français

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