la Forêt des Mânes

Publié le par Christine


Aujourd’hui mes p’tits loups je me sens l’âme carnassière.
Non, je ne vais pas fondre sur la première côte à l’os venue comme une vulgaire Eve en mal de squelette, mais je vais me pourlécher les babines avec un peu d’hémoglobine.
Influence de la pleine lune ? Absolument pas, ce n’est pas encore le moment…
Influence d’Halloween ? Plus que probablement. Je hais cette fête, je déteste les bonbons, mais l’ambiance gothico-gore n’est pas pour me déplaire dans certaines lectures.
Allez, mes petits Poucets, suivez-moi, le train fantôme va partir et j’ai bien envie d’aller vous perdre dans la forêt.


La Forêt des Mânes
Jean-Christophe GRANGE
Albin Michel
508 pages ; 22,90 euros (c’est plus cher qu’un tour de grand-huit, nom d’une pipe en bois d’acacia !)

Jeanne Kurowa est juge d’Instruction au TGI de Nanterre. A 35 ans, elle a tout de la bobo parisienne célibattante, carriériste, brillante. Mais elle, elle se sent bien seule. Ses achats compulsifs de chaussures à talon ou de petites robes griffées ne suffisent pas à combler ses envies de tendresse et d’attention et ne conduisent qu’à des fins de mois difficiles de shopping-addict . Son dernier mec, Thomas, s’est mis aux abonnés absents… Grave erreur ! Jeanne profite d e ses prérogatives de magistrate pour mettre sur écoute, et ce de manière totalement illégale, le psychanalyste de Thomas. Si Thomas la trompe, elle le saura ! Mais souvent femme varie, et en écoutant les bandes, elle se laisse envoûter par la voix apaisante du psychanalyste. La voilà qui se met à fantasmer comme une gamine pré-pubère. La vilaine, elle écoute toutes les séances ! Tss ; tsss, pas bien ! Et la déontologie, jeune fille ?
Elle découvre qu’Antoine Féraud, le psychanalyste, reçoit un duo bien étrange formé du père et de son fils. Un fils passablement perturbé que Jeanne va rapidement soupçonner d’être le meurtrier en série qui sévit sur Paris et sa région, semant derrière lui des cadavres féminins démembrés et partiellement dévorés, mis en scène de manière rituelle. Jeanne décide, pour des raisons très personnelles, de mener officieusement l’enquête. Cela la mènera au Nicaragua, au Guatemala, puis en Argentine, dans la forêt des Mânes (ou forêt des âmes), là où la violence a peut-être une origine préhistorique, plongeant ses racines au plus profond des sociétés primitives ou de l’inconscient pré humain.

Alors… alors ?
Grangé … ah, Grangé ! Notre auteur de thriller à nous, celui que le monde entier nous envie, celui dont les livres s’arrachent à des milliards d’exemplaires… Il m’avait fait forte impression avec « le Vol de la cigogne », même si je lui ai trouvé alors quelques faux-airs de « Jack Baron et l’éternité » du grand Norman Spinrad. Depuis, j’ai tout lu, ou presque. Alors, la trilogie sur « la compréhension du mal sous toutes ses formes », vous pensez bien que je l’ai lue également.
Ce livre est le troisième volet, précédé de « la Ligne noire » et de « le Serment des limbes ».
Là aussi, l’auteur a une hypothèse qu’il propose aux lecteurs, et qui va servir de fil conducteur.
Il montre son habileté à croiser les intrigues entre préhistoire et histoire actuelle, son talent de reporter n’est plus à démontrer. Ce livre est bien documenté, on sent que Grangé est allé sur place flairer les ambiances, se nourrir d’anecdotes, humer le terrain. Ensuite, il tisse un canevas avec des écheveaux aussi divers que colorés nommés psychanalyse, biologie, anthropologie ou génétique. Il tente une incursion dans le domaine de la violence et du sacré, et j’ai bien reconnu là la patte de René Girard dont j’ai dévoré les ouvrages pour me faire les quenottes il y a, heu… … bref, hier.
Grangé s’approprie un des grands mythes fondateurs, celui d’Œdipe. Si, il ose ! Et ma foi, ce n’est pas inintéressant du tout ! Bien avant Freud, Il y aurait des trucs pas très clairs du côté de l’histoire de l’humanité, et attention les yeux, c’est saignant !
Que ce soit dans les méandres de l’Amérique Latine, son histoire douloureuse, ses rues bigarrées, ses bidonvilles, sa jungle moite et touffue, le lecteur suit Jeanne dans ses nombreuses et palpitantes aventures. Mais…
Car là, il y a un mais…
Il lui arrive plein de choses, à cette pauvre Jeanne dont le pécule diminue et les suées augmentent. Il lui arrive tellement tout plein de choses qu’on en oublie un fil conducteur pourtant très prometteur. C’est rien que de la faute de l’auteur ! Il propose des pistes, il allèche, il tente, et au bout du compte, il y a tellement de ramifications qu’on se retrouve en pleine jungle et qu’il faut attaquer à coup de machette pour continuer à avancer. Pourtant, il y avait largement matière à faire une route magnifique ! Il pouvait même écrire plusieurs tomes tellement il y avait à exploiter.
Mais non… On se retrouve avec une fin sur les chapeau de roue dans les toutes dernières pages, avec un mélange gloubiboulquesque de Rambo, de Grand-Guignol et de Los Angeles 2013 (John Carpenter) ou de l’Ile du docteur Moreau ( John Frankenheimer) façon nanarland.

Bon, j’exagère peut-être un tout petit peu ? Mais alors très, très peu.
Le style est visuel, percutant, efficace car Grangé sait y faire, le bougre ! Donc, on lit, on tourne les pages, on se dit « alors, alors, il arrive quand Zorro ? » ou plus exactement « elle ouvre quand les mirettes, Jeanne ? ».
De ce côté-là, c’est plutôt bien ficelé.
Pour le reste, avis mitigé : l’auteur se permet des libertés qu’on ne pardonnerait pas du tout à un autre auteur. Phrases qui n’en sont pas, thèmes abandonnés en cours de route, plaisir de l’étalage de thèses et pistes pour ensuite les laisser en vrac par terre…
Donc, je reste sur ma faim.
Les aficionados de Grangé seront aux anges, je n’en doute pas. Mais ce troisième volet manque furieusement d’un cadre solide.
Enfin, moi, ce que j’en dis…
L’horreur n’est pas venue de l’intrigue, alors que c’est ce que l’on attend de ce genre de livre.
Non, l’horreur est venue de la description des faits réels survenus lors de l’histoire récente de l’Argentine, avec la dictature de la junte militaire et les nombreuses atrocités sur la population qui en ont découlé.
Pour ça, Grangé est un journaliste remarquable, qui réussit à montrer s’il en était encore besoin que la réalité, hélas, dépasse de loin la fiction.
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