J'ai déserté le pays de l'enfance

Publié le par Bibliofractale

sigvinson enfanceProust avait ses madeleines au thé, ma tante Madeleine avait son café à la chicorée, à chacun ses odeurs et paysages ancrés à jamais dans la mémoire.

L’enfant dépose sur le mur des souvenirs quelques images, quelques parfums, quelques rêves.

 

Quelques phrases comme : « On dirait que je suis grand et que le monde serait comme aujourd’hui, avec des rires et des espoirs, avec un goût d’insouciance et de liberté. »

 

Mais qu’en est-il de ce mur quand l’enfant grandit, quand sa peau devient trop petite et que la mue le transforme en adulte ?

 

 

 

J’ai déserté le pays de l’enfance

Sigolène VINSON

Plon

189 pages ; 18 euros

 

Il y a le bout du monde et c’est après, c’est de cet après-là que je viens, c’est à cet après que je veux revenir…*

Elle est jeune, elle est parisienne, elle est avocate. Et même très bonne avocate. « Avocate gratuite », comme aime à le dire sa mère, si fière d’elle. Elle préfère défendre les plus faibles, les plus démunis. Du moment que cela assure de quoi manger, elle n’en demande pas plus. Mais parfois elle est « dans le mauvais camp », celui des employeurs qui contournent la loi. Alors elle n’aime pas ça. Cela lui pèse, tout comme lui pèsent sa robe noire, ses trajets en métro. Les réveils sont de plus en plus difficiles, et l’angoisse toujours plus présente. Sans trop analyser pourquoi.

Mais le matin du 6 décembre 2007, tout bascule. Elle meurt.

Enfin, elle s’évanouit, ce qui revient au même.

Elle meurt à son ancienne vie.

Ou plus exactement, à la vie qu’elle mène depuis qu’elle a quitté Djibouti. Car elle y a vécu étant enfant. Et c’est cette période-là de sa vie qui compte le plus à ses yeux.

Pendant les quatre jours qu’elle va passer, non pas dans un hôpital psychiatrique (elle n’est pas folle, elle est juste morte), mais dans un Centre d’accueil permanent, entre rencontres avec les autres personnes hospitalisées, dialogues avec la famille ou le psychiatre, ou souvenirs qui tour à tour remonteront et chahuteront sa mémoire, ce sera l’occasion de faire le point. Sur ses rêves d’enfant, sur cette terre d’Afrique âpre et sauvage qu’elle porte en elle, sur la confrontation devenue inéluctable entre « Avant » et « Maintenant ».

Sans oublier les rêves, sans les renier, l’heure est venue de reconstruire le mur des souvenirs et de le regarder avec l’œil de l’adulte qu’elle est devenue.

 

 

J’étais enfin prête à comprendre que j’avais tout rêvé, de mon identité à ma légitimité…*

Ceci est un roman. Il n’y a pas de réelle histoire, aucune morale. Même pas une véritable chute car elle continue à s’écrire comme pour toute autofiction qui se nourrit de ce que l’auteur est, de ce qu’il vit et a vécu, de ce qu’il lui reste à vivre.

Ceci est un roman en forme de tranche de vie. Quatre jours qui permettront d’évoquer des journées entières à courir, à nager, des soirées à guetter le crépuscule et « regarder la terre se couvrir des couleurs de la nuit. »

De faire parler l’enfant nostalgique d’un pays qu’il a quitté. Et quel pays ! Là, tout y est plus vif, plus violent, plus âpre. Cette terre qui a fasciné voyageurs, romanciers, explorateurs, cette terre est celle des origines. C’est elle qui impose sa loi.

Quand on porte le dessin de la corne de l’Afrique tatoué sur la peau sous forme de grains de beauté, comment ne pas revendiquer le droit à être Djiboutien ?

Quatre jours pour déconstruire et reconstruire. Quatre jours pour comprendre que « tuer l’enfant que l’on a été, ce n’est pas l’oublier, c’est peut-être y penser plus fort. »

Un roman écrit à la première personne, afin de mieux partager les pensées et souvenirs du personnage principal. Un roman court, qui se permet un style vif, direct, avec des touches d’humour, sans concession, lorsque la narratrice évoque sa vie actuelle, et un style beaucoup plus ample, lyrique, lorsqu’il est question de l’Afrique.

Un roman sans message, mais qui aborde ce point fragile et essentiel, ce moment précis où il est temps de faire la paix avec son passé. De constater que l’enfant qui acceptait tout sans recul ni préjugé a grandi. De regarder avec des yeux d’adulte le monde et les personnes qui ont permis de construire celui ou celle que nous sommes.

Un roman fort et touchant, où il est question d’idéaux, de rêves, de filiation. Nécessaire et indispensable filiation ! Car s’il faut un sol, une terre, pour gambader, il faut des parents pour guider l’enfant. Ensuite, à lui d’accepter ou de réagir, de comprendre d’où il vient et qui il est, et de prendre enfin sa place.

Et c’est en cela, au-delà d’un contexte romanesque bien précis, que ce livre aborde des sujets universels.

Une belle lecture !

Publié dans roman français

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bibliofractale 09/09/2011 13:43


Lorsque je dis "roman sans message", c'est parce que je l'ai ressenti écrit ainsi, voulu ainsi, de la part de Sigolène Vinson. Une histoire centrée sur la part d'enfance que la narratrice adulte
porte en elle.
Ce personnage raconte "voilà ce que j'ai vécu, cela ne vaut que pour moi", avec une lucidité et une humilité émouvante.
Ensuite, bien sûr, bien évidemment, ce texte nous transmet un message car qui n'a pas un jour ou l'autre comparé ses rêves d'enfant à sa vie d'adulte ?


FLB 09/09/2011 13:06


«roman sans message... », dites-vous ? A vous écouter évoquer ce livre,j'ai l'impression qu'il porte un message magnifique et profond. Rien d'ostentatoire, bien sûr : lorsqu'on aborde certains
rivages, ce qui nous parle murmure...
Je tendrai donc l'oreille tout en tournant les pages. Merci !