Intrusion

Publié le par Bibliofractale

intrusion kirinoQue c’était amusant, lors de la dernière réunion de famille, de voir s’affronter tata Jeanne-Cécile et tonton Hugues-Fernand !

Entre les « Puisque que je te dis que ça s’est passé comme ça » et les « Mais non, tu sais bien que ce n’est pas possible ! Fais un effort ! Tu sais bien que… », qu’est-ce qu’on a ri !

À se demander, tout de même, s’ils étaient bien présents le même jour et au même endroit pour vivre la même chose.  

Et tout ça pour savoir si c’était bien la petite Marie-Muguette ou cet insupportable Félicien-Gildas qui avait cassé le lustre de belle-maman.

Mais entre nous, il faut bien admettre que raconter ses souvenirs, c’est déjà les réécrire…

Non ?

 

 

Intrusion

Natsuo KIRINO

Seuil (Policiers)

275 pages ; 20,50 euros.

 

S’il te plaît, ne me sors pas un couplet philosophique sur la vérité, avec Platon et Spinoza aux chœurs, ou je ne sais pas qui encore. J’ai pas besoin de ça. « Qui » et « pourquoi », c’est tout ce qui m’intéresse…*


Tamaki Suzuki est romancière et approche de la date butoir pour remettre à son éditeur son prochain manuscrit, intitulé « Inassouvi ». Elle ne peut se cacher que le thème central « la suppression de l’être aimé » et même le personnage féminin principal, O., ont été inspirés par la lecture du roman « Innocent » du célèbre auteur Mikio Midorikawa aujourd’hui décédé.

Et puis, Tamaki trouve dans ce roman comme un écho à ce qu’elle-même est en train de vivre. Sa liaison et sa rupture avec Seiji. La manière dont elle a décidé de le faire disparaître de sa vie.

De plus, « Innocent » est un roman autobiographique qui a fait scandale à l’époque. Car dans ce livre on peut tout savoir sur la vie de couple de Midorikawa, sur ses maîtresses, sur l’influence de l’une d’entre elles, O., au moment où sa vie de famille a basculé et où sa femme, Chiyoko, a sombré dans la folie.

Roman dérangeant, donc.

Fascinée par O., Tamaki décide de la retrouver pour qu’elle lui raconte sa propre histoire, sa propre interprétation des faits.

Mais qui se cache sous cette initiale « O. » ? Qui est ce personnage qui apparaît brièvement avant de disparaître du roman ?

Est-ce Motoko, alors jeune beauté d’une dizaine d’années, avec qui l’auteur jouait à des jeux bien peu innocents ? Ou alors, Nasako, la maman de Motoko ? Ou Yumi Miura, que Midorikawa aurait « pistonnée » lors d’un concours littéraire pour son premier roman « Inattendu » ?

 À moins que ce ne soit une autre femme ?

« Qui ? » est une question à laquelle Tamaki veut apporter une réponse.

Comment Midorikawa a-t-il utilisé les éléments de la vie réelle pour construire son roman ?

Commence alors une longue enquête pour démêler le vrai du faux.

La vérité n’est que dans les souvenirs flottants de chacun. Ces souvenirs ne sont pas tous pareils.***

 

 

Bonheur fané, cheveux au vent, baisers volés, rêves mouvants, que reste-t-il de tout cela, dites-le moi…**


Il est étrange que ce roman soit édité dans la collection « Policiers » du Seuil.

Certes, Natsuo Kirino a fait une entrée remarquable, et remarquée ! dans le domaine du thriller avec l’excellent  Out . Mais elle s’en est éloignée dans les livres suivants et même s’il y a meurtres dans Monstrueux ou Le vrai monde, elle s’intéresse davantage à la psychologie de ses personnages qu’à l’écriture d’une véritable intrigue policière.

Donc, point de meurtre ici. Point de disparition.

À part celle d’une « vérité » au profit du roman.

À part celle des sentiments qui s’enfouissent dans les mémoires.

Ici, Natsuo Kirino offre un pendant « Yin » à son roman Out  qu’on pourrait qualifier de « Yang ».

Je reprends une des notes de la traductrice Claude Martin (chapeau bas ! Ses notes sont nombreuses, et toujours pertinentes), qui permet de mieux saisir la subtilité de N. Kirino :

« Tous les titres de chapitre, à l’exception du troisième, se lisent en japonais « In », avec des sens différents. Les idéogrammes qui ont le son « in » sont en effet multiples dans cette langue. C’est la raison du titre japonais de ce roman, In, en phonétique, qui répond à Out, précédent thriller de l’auteur. »

Comme dans les romans précédents de N. Kirino, ce sont les femmes qui sont au cœur de l’intrigue. Ce sont elles qui montrent au lecteur le monde qui les entoure, comment il les conditionne. Ce sont elles qui subissent et dénoncent la manière dont les hommes les utilisent et se jouent de leurs sentiments. Ce sont elles qui pointent du doigt le décalage entre les belles promesses et les lâchetés qui s’ensuivent. Qui s’en arrangent, s’en amusent, ou en souffrent.

Pourtant ce « C’est ce que je pensais à ce moment-là » était aussi la substance de l’amour, pensait Tamaki. L’amour ne résistant pas au temps, il se dénaturait en secret. ***

On suit en parallèle le délitement des relations entre Tamaki et Seiji, et la vie des femmes ayant servi de « matière romanesque » à Midorikawa.

Avec ce roman, Natsuo Kirino propose une Incursion dans la fiction romanesque et la manière de la construire
Tamaki, menant une véritable enquête, se rend compte que ce qu’elle prenait pour des éléments réels du roman autobiographique « Innocent », ne sont en réalité que manipulations de la part de Midorikawa.

Les romans sont des diables ? À moins que ce ne soient les écrivains, les diables ?***

La lecture demande un peu d’attention. Non pas que le style de ce roman soit compliqué, bien au contraire. Mais l’écriture claire et ciselée est la porte d’entrée vers un monde riche de sous-entendus qu’il faut prendre le temps d’apprécier.

 

Entre « l’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » (Boris Vian), avec un rien de « Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite » (Raymond Queneau. Le Dimanche de la vie), une lecture très intéressante, avec les sentiments, la mémoire, et l’œuvre romanesque pour fils conducteurs.

 

 

*Marcus Malte. Les Harmoniques. Gallimard (Série Noire), 2011, p.18.

** Charles Trénet. Que reste-t-il de nos amours ? (Musique : Léo Chauliac) 1942.

*** Phrases extraites du roman.

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Richard 21/10/2011 13:57


Je note ... avec grand plaisir.
J'avais adoré "Out" et depuis ce temps, j'avais délaissé cette auteure qui décrit si bien les femmes ...
J'y reviendrai donc !
Merci mon amie !