Fakirs

Publié le par Christine

fakirs

Il ne faut jamais se fier à l’épaisseur d’un livre !

Certains dévoreurs ne jurent que par les gros pavés, et écartent les petits formats sous prétexte qu’ils seront trop vite lus, que le plaisir sera bref, que quitte à casser sa tirelire  autant en avoir pour son argent…

Je ne leur répondrai que par ces mots, très simples, mais sans appel : lisez ce livre

 


Fakirs

Antonin VARENNE

Viviane Hamy (dont l’excellent catalogue prouve la qualité et l’audace des choix)

283 pages ; 17 euros

 

La vie n’est pas un long fleuve tranquille :

 

Le lieutenant Guérin dérange. Le lieutenant Guérin n’est pas vraiment apprécié. Son physique disgracieux crée bien sûr un certain malaise, mais pas autant que sa manière brillante, têtue et opiniâtre, de mener les enquêtes. Quitte à remettre les collègues en cause. Il est intègre et ne transige pas.

La dernière affaire ayant mal tournée, le voilà propulsé responsable de la section « suicides » du 36 Quai des orfèvres, tout au bout du bâtiment, sous les combles. Et sa hiérarchie espère bien qu’il y prendra la poussière, tout comme les dossiers dont il a désormais la charge. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, Guérin s’y plaît. Flanqué de son Lambert, son stagiaire qu’on lui a confié comme on lui aurait demandé de recueillir un chien perdu sans collier pour éviter l’euthanasie, Guérin se pose des questions sur une mort suspecte dans un cabaret à la fois glauque et branché, un genre de haut-lieu du sadomasochisme pour huppés en quête de sensations fortes.

L’homme, Alan Mustgrave, un junkie, aurait programmé son suicide par hémorragie massive. Mais s’agit-il bien d’un suicide ? Guérin ressort quelques dossiers et trouve un lien entre quelques cas très troublants.

Son chemin va croiser celui de John Nichols. Ce dernier, un franco-américain thésard autrefois brillant et promis à un bel avenir, vit désormais dans un tipi sur un terrain perdu en pleine forêt quelque part dans le Lot. Alan Mustgrave était son ami, un ami qu’il a perdu de vue et retrouvé plusieurs fois, tentant à chaque fois de lui venir en aide, de l’aider à surmonter un mal de vivre lié à un passé effroyable. Pas le choix, il lui faut aller à Paris pour l’identification du corps.

Nichols ne croit pas un instant à la thèse du suicide. D’autant moins qu’il se fait agresser par des petites frappes qui le somment de déguerpir vite fait et d’abandonner toute idée d’enquête. Nichols sera recueilli par Bunker, un ancien taulard, qui se décidera à sortir de sa non-vie  pour l’aider.

Tous ces personnages vont se retrouver pris dans un engrenage aussi terrible que sordide.

 

Dans le fleuve, les cailloux qui roulent n’amassent pas mousse :

 

Fakirs. Voilà un titre audacieux.

Pour l’image qu’il suscite instantanément : un cliché d’Epinal, avec son lot de magie et de tours de passe-passe. Un homme sur une planche à clous, un homme qui s’écorche vif, mais c’est pour nous faire peur ! Ensuite il salue son public et nous voilà pris d’un fou-rire un peu nerveux.

Ouf, c’était pour de faux.

Puis pour l’interprétation qui s’impose peu à peu. Pour de faux, pour de vrai, tous les personnages sont des écorchés vif, des malmenés de la vie. Des mal-aimés du destin. Tant Guérin, dont la tendance à l’automutilation vaut bien les exhibitions spectaculaires de Mustgrave, que Lambert qui se rêvait infirmier pour panser les plaies. Tant Bunker qui refuse de retourner en taule et vit pourtant totalement enfermé que John, qui tente de inutilement de racheter les dégats dont il se croit complice. 

Pouvoir, sang, manipulations, tortures physiques ou mentales.

Les personnages sont marqués au fer rouge, à la planche à clous, à l'encre ou au piercing. A la  peinture ou  aux coups de bec.

Ils portent tous des stigmates comme traces de la violence du monde qui les entoure.

Il faut bien exorciser, il faut bien évacuer sous forme de douleur physique l’incroyable souffrance morale.

Tous ces personnages ont une croix à porter, un passé qui les hante. Ils sont tous cabossés. Ils tentent tous de se protéger d’une manière ou d’une autre. Qui dans un tipi, qui dans une roulotte, qui dans une pièce perdue sous les combles. Qui derrière une administration manipulatrice. En vain.

La rédemption n’est pas de ce monde.

Un roman noir, aux phrases percutantes. Fortes. Puissantes.

Belles aussi.

Un regard sur un monde impitoyable, avec ses éclairs de beauté et ses tornades de souffrance.

Une histoire avec des personnages denses, qui tentent de surnager dans un fleuve bouillonnant, qui marchent comme des funambules sur une mince ligne de vie.

Oui, c’est noir, très noir. Oui, c’est poignant, très poignant. Oui, c’est déjanté et la sortie de route mène droit au mur.

Oui, c'est une lecture qui dérange. Vraiment. Qui remue. Qui perturbe. Qui offre de beaux supports de réflexion, aussi.

Oui, on sourit, parfois. Car l’humour est la dernière barrière de protection avant de sombrer.

Un livre humain, très humain, à lire comme on reçoit un uppercut. 

J'ai cru lire ici ou là que certains trouvaient l'intrigue mince. Là n'est pas le propos, et ils sont passés à côté de l'essentiel.

Le prochain qui ose dire une chose pareille, je lui fais avaler le livre de Dan Brown feuille à feuille.

 

 

 

 

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dewilde 16/06/2012 13:08

Christine,

Superbe chronique; c'est effectivement le genre de roman que j'aime. D'ailleurs, Antonin, dans son commentaire, dit clairement que tu as vraiment saisi ce qu'il voulait faire passer dans son roman.
J'ai également lu la chronique de Pierre, bien ficelée aussi.
Par hasard, je suis tombé sur ta chronique du Léopard de Jo Nesbo et suis tout près de l'emmener en vacances.
La bise, Christine.

Bibliofractale 16/06/2012 16:02



Bonjour mon ami,


Merci pour ton petit mot, et je t'assure que tu ne seras pas déçu d'emporter ce roman dans ta valise. Il est, pour moi, un des meilleurs romans de l'année 2009.
Pour le Jo Nesbo, glisse-le également dans tes bagages. Il démarre très fort, offre de nombreux rebondissements (dont certains quand même proches de thrillers américains dans lesquels le héros
sort sans égratignure, ou si peu, et brushing impeccable, des pires scènes d'action ^^), c'est un thriller divertissant avec en prime tout le savoir-faire de Nesbo.


Parfait pour les vacances !!


Bonnes vacances, bonne lecture, et la bise bien sûr.



Antonin 23/01/2010 10:15


Bonjour Christine,
Une amie m'a signalé votre critique de Fakirs, en me disant d'aller lire ça. Ce que j'ai fait. Merci pour cette critique, aussi subjective que réelle, qui m'a fait très plaisir. Merci surtout de ne
pas m'avoir accablé d'une remarque supplémentaire sur mon intrigue, qui effectivement, sans la négliger totalement, n'est pas la partie que je considère la plus importante dans cette histoire,
voire dans mes livres en général. Je n'écris pas des romans à intrigue. Les lecteurs, s'ils me suivent, finiront bien pas s'en apercevoir, à eux ensuite de savoir ce qu'ils veulent et cherchent
dans un polar. Je crois que vous avez trouvé dans Fakirs ce que je voulais y mettre, et rien ne peut me faire plus plaisir. Bonnes lectures et bonne continuation.
Amicalement
Antonin


Christine 26/01/2010 08:13


Bonjour Antonin!
Merci pour votre visite qui est mon rayon de soleil de la journée! C'est un plaisir et un honneur :-)
Et surtout, merci pour ce beau et fort roman!! C'est un livre qui ne laisse pas indemne, qui m'a totalement embarquée et qui m'a donnée l'envie de tenter à mon tour de communiquer (de façon
totalement subjective et totalement assumée!!) le plaisr que j'ai eu à le lire.
Bien amicalement et très sincèrement,
Christine