Enfant 44

Publié le par Christine

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Non, non, je ne suis pas parano. Pas du tout !

Ce n’est pas de ma faute si le traiteur veut m’empoisonner depuis que je lui ai signalé de graves manquements à l’hygiène. Ou si la photocopieuse se met systématiquement en panne lorsque je passe devant. Si les feux se mettent au rouge lorsque j’arrive au carrefour, ou si le facteur met systématiquement mon courrier dans la boite aux lettres de la voisine qui me déteste. Non, non, je ne suis pas parano, car je ne suis pas comme mon ami Léo, fort heureusement.

Entrez, je vais vous le présenter. Mais entrez vite et discrètement!

Je vais vérifier si vous n’avez pas été suivi.

 

Enfant 44

Tom Rob Smith

Belfond ; 398 pages; 22 euros

 

Ouvrons la porte, sans faire de bruit :

Moscou, 1953. Leo Demidov a tout pour être heureux et espérer une longue vie prospère et épanouie. C’est un homme pétri de  convictions et d’idéalisme vis-à-vis de son pays. Il est l’étoile montante du MGB (ministère de la police d’Etat chargée du contre-espionnage), sa femme Raïssa est d’une très grande beauté, il loge dans un appartement plutôt coquet, n’a pas besoin de faire la queue pour acheter des produits non seulement de première nécessité, mais également quelques extras que beaucoup lui envient, ses parents peuvent grâce à lui éviter une retraite sordide dans un appartement collectif. Tout va bien.

Mais alors qu’il était chargé de surveiller et arrêter Bradsky, un homme soupçonné d’espionnage, ses supérieurs lui demandent de raisonner Fiodor, un de ses collègues criant au meurtre car son petit garçon a été retrouvé mort sur une voie ferrée.

Comme chacun le sait, et surtout les bons citoyens, le meurtre n’existe pas dans ce beau pays ! Fiodor se trompe ! Ce n’est qu’un malheureux accident !

Léo boucle cette affaire sans vérifier une seconde l’état du corps, ni même interroger les témoins. Malheureusement, Bradsky en profite pendant ce temps pour prendre la fuite et si Léo veut éviter la disgrâce, il faut qu’il le retrouve. Bien sûr il réussit à l’arrêter, mais à quel prix !

Il remet en cause les accusations d’espionnage portées contre Bradsky, commence à douter du bien-fondé de toutes ses arrestations arbitraires dont il a été l’outil.

Comme il faut le ramener dans le droit chemin idéologique, on l’envoie en exil, sa femme et lui, à plusieurs centaines de kilomètres de Moscou. Humilié, rabaissé, il se rend compte qu’il a presque tout perdu.

Sauf son intégrité.

La découverte fortuite du corps d’un autre enfant va réveiller le souvenir des circonstances de la mort du petit garçon de Fiodor. Et, finalement, si cela n’avait pas été un accident, mais un meurtre ?

Un meurtre sauvage, épouvantable et violent.

L’enquête ne sera pas simple, dans un pays ou chacun est prêt à mentir ou dire n’importe quoi pourvu qu’on le laisse tranquille, dans un pays où la peur d’être dénoncé à tort et à travers plane en permanence au-dessus des têtes. Leo découvrira plus d’une cinquantaine de meurtres d’enfants.

Qui peut bien être le coupable… et pourquoi ?

Si tant est qu’on puisse expliquer une telle sauvagerie…

 

Trop tard !! Nous avons été dénoncés !

Bien sûr, nous avons dans ce roman un personnage central, des personnages secondaires, des meurtres, des rebondissements, des scènes de crime et un affreux criminel.

Mais nous avons également, et surtout, un pays. Un pays rongé par la peur, la suspicion, la paranoïa, la raison d’Etat qui broie ses citoyens. Un pays à une époque charnière, celle de la mort de Staline. Entre purges et déportations, fonctionnaires asservis et corruptions, conditions de vie lamentables et odes à la gloire du régime….

La peur est omniprésente, et cette ambiance est parfaitement décrite tout au long de ce roman. On frémit, on sursaute, on tremble pour Léo, on s’indigne devant l’absurdité et l’iniquité des évènements.

Les idéologies font des dégâts redoutables !

Léo, personnage central, nous emmène dans une course coûte que coûte vers la vérité ; la seule, celle qui rendra un sens à sa vie brisée. Celle qui le refera devenir humain et non machine à tout accepter sans broncher.

Il doit reconquérir son honneur, sa dignité.

Sa femme, aussi.

Car Léo était aveugle, et il ouvre les yeux, peu à peu, se rend compte que sa vie n’était bâtie que sur des mensonges, des compromis.

Il y a de beaux portraits de personnages, veules ou cupides, fiers ou abattus, fétus de paille dans la tourmente ou armes d’Etat.

Le contexte est bien rendu, bien raconté, sans temps morts ni édulcorants.

Beaucoup de rythme dans cette intrigue, le lecteur n’a guère le temps de souffler pour suivre les mille et une péripéties du héros.

On sent que l’auteur s’est fait la plume dans des ateliers d’écriture et sur des scénarios, il a du punch, et restitue des ambiances très visuelles.

Quant à son assassin, il a tout pour plaire aux amateurs de sensations fortes. Même un peu trop ? Mais après tout, en ces temps reculés (quoique, pas tant que cela !) de disette et de misère, l’imagination peut errer sans limite…

Pas étonnant que l’adaptation pour le cinéma soit en cours, on n’a aucune peine à imaginer ce que cela pourra rendre.

Juste une légère remarque, car il en faut bien une qui me titille le bout de la langue, ou le bout des doigts sur le clavier : la fin !

Une happy end cinématographique, oui…mais non !Quel dommage!

Ah, que j’aurais aimé que cela se termine mal, que ce soit plus crédible, que la machine à broyer soit dénoncée dans sa funeste efficacité.

Ce roman aurait gagné en force, c’est certain.

Ce livre se termine beaucoup trop bien !

Mais ne chipotons pas, c’est quand même un bon roman, réussi pour ses ambiances mâtinées de paranoïa qui ne pourront pas laisser le lecteur indifférent.

Et quand on réalise que c’est inspiré d’une histoire vraie…..

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