Blue Jay Way

Publié le par Bibliofractale

bluejayway colinSacré Jean-Ferdinand ! La dernière fois que nous nous sommes vus, il m’a raconté ses dernières péripéties à Beurk-City. Qu’est-ce qu’il parle bien, c’est fou ! Beurk-City en devenait passionnante, échevelée, drôle. Et les gens qu’il a rencontrés ! Incroyable, cette galerie de personnages, ce qu’ils ont pu dire, ce qu’ils ont pu faire.

Oui mais voilà. J’étais hier à Beurk-City. Et Beurk-City, c’est pas du tout, mais alors pas du tout ce qu’en a décrit Jean-Ferdinand. La magnifique place du Carrousel ressemble à une décharge publique, le sympathique patron du bistrot est un mal aimable dégrossi au burin, et la petite serveuse blonde avec qui il a eu une aventure torride m’a dit en riant : « Quoi ? Moi avec ce nase ? C’est une blague ou quoi ? »

Où se situe la réalité, dans les souvenirs de Jean-Ferdinand, ou dans les miens ?

Où commence la fiction ? …

 

 

Blue Jay Way

Fabrice COLIN

Sonatine

479 pages ; 22,30 euros

 

Comment supporter le réel au temps des caméras ? Comment s’émouvoir encore et craindre ce à quoi on ne croit plus ?   *

 

Julien, français par sa mère et américain par son père vit aux États-Unis depuis la fin de ses études. Admirateur de la romancière Carolyn Gerritsen, il la contacte pour lui proposer d’écrire non pas une biographie, plutôt un genre d’étude sur elle et ses œuvres.

Mais le 11 septembre 2001, Julien apprend la disparition de son père dans le crash du vol 77 American Airlines sur le Pentagone. Sa vie bascule. Il se sépare de la femme qu’il aime, ses travaux littéraires n’avancent guère, ses nuits sont peuplées de cauchemars. Julien cherche désespérément un sens, une explication à la mort de son père.

Ce ne sont pas les théories du complot fleurissant sur les forums qui l’aident à y voir plus clair. Ni le mystérieux Gavin qui lui envoie texto sur texto et semble savoir beaucoup de choses sur sa vie.

Puis il revoit Carolyn. Constatant le désarroi du jeune homme, elle lui propose alors un job très bien payé : prendre soin de Ryan, son fils, dont les mauvaises fréquentations l’inquiètent et dont Larry, son ex-mari, ne s’occupe guère.

Larry, un nabab de Hollywood ayant fait fortune dans la télé-réalité et qui n’a pas hésité à y mettre son propre fils en vedette sans se soucier des conséquences…

 Julien accepte. Il va à Los Angeles et découvre d’abord la somptueuse villa de Larry : Blue Jay Way.

Puis ensuite, ses habitants.

Luxe, désœuvrement, démesure.

Tout va se détraquer à un rythme qui ira crescendo.

En parallèle, on suit le parcours de deux enfants : Jacob, dont la mère s’est suicidée et dont le comportement de plus en plus psychotique ne laisse guère d’espoir de guérison.

Et Scott, remarquablement intelligent. Mais manipulateur et sociopathe au plus haut degré.

Trois destins différents.

Quel est le lien entre eux ?

 

Ce qui devenait clair, désormais, c’est que plus rien ne le serait jamais. Le brouillard était indissociable de cette ville, comme les caméras mouvantes ou la faille de San Andreas : il servait de substance aux fantômes et aux anges, et contribuait à maintenir leur monde en vie… *

 

Ce qui peut passer pour un long résumé n’est qu’une approche superficielle d’une intrigue beaucoup plus complexe qu’il n’y parait.

Il y a des meurtres et des manipulations. Des personnages troublants et d’autres qui sont perdus. Des vies qui s’écrivent et des histoires meurtrières.

Avec pour fil conducteur Julien, un Frenchie qui ne comprend plus rien au monde qui l’entoure en général, et à ce monde-là en particulier.

Car nous sommes à Los Angeles ! La ville où tous les scénarios sont possibles. Personnage à part entière, elle prend les humains dans ses toiles et les projette sur écran géant. Ou les enfouit dans ses brumes qui troublent la vision et faussent les perspectives.

L’auteur multiplie clins d’œil, vraies références, fausses identités et le lecteur pris au piège assiste à la projection sans pouvoir sortir de la salle.

L’intrigue se met lentement en place, le temps de bien comprendre le « back ground » des personnages, de bien voir les décors. Mais est-ce là le plus important ?

En coulisse, quelqu’un tire les ficelles et les resserre de plus en plus.

Tout en attirant votre attention ailleurs.

 

C’est l’histoire d’un homme qui raconte une tranche de vie. Ou une histoire. Qui ressemble furieusement à une mise en abyme qui se loverait en boucle autour d’un thriller.

Où se termine la réalité, où commence la fiction ? Quelle est la nature même de cette fiction ?

Dans un monde sans repère ni borne, quelle est la limite au possible ?

Le destin n’est-il qu’un scénario comme un autre ?

 

Un livre bien écrit et bien construit.

Qui suscite un intérêt qui va grandissant au fur et à mesure de la lecture.

Bien sûr il y a une intrigue et du suspense. Et vos nerfs seront mis à rude épreuve, croyez-moi.

Mais ce serait réducteur de s’y arrêter.

Il y a beaucoup plus à explorer.

Et c’est dans ces zones-là qu’il faut aller.

 

Un livre prenant, original, et un auteur à suivre.

 

 

* Phrases extraites du roman.

 

 

 

 

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